Le retour du loup a rendu les chiens de protection indispensables en alpage, mais leur interaction avec les visiteurs et les chiens de compagnie génère parfois des conflits. Comment les territoires de montagne les plus attractifs peuvent-ils repenser leurs pratiques pour garantir un équilibre durable entre agropastoralisme et tourisme ? À l’heure où la menace du loup redéfinit notre rapport à la montagne, des communes comme Cordon en Haute-Savoie prennent des mesures fortes et concrètes.
Les chiens de protection : un rempart essentiel pour préserver l'agropastoralisme face à la menace loup
Face au retour du loup dans nos montagnes, les chiens de protection sont devenus des auxiliaires indispensables pour les bergers et les éleveurs. Sans les chiens de protection, le maintien de l’agropastoralisme serait gravement compromis, entraînant la disparition d’un mode de vie séculaire aux nombreux atouts : les activités pastorales, lorsqu’elles font alliance entre l’homme et la nature, contribuent à maintenir les paysages ouverts et favorisent la biodiversité tout en minimisant le risque d’incendies ou d'avalanches. Ce mode d’élevage extensif valorise des filières de produits de haute qualité et alimente une économie locale. Le pastoralisme représente aussi un patrimoine immatériel inestimable, synonyme de connaissances rurales et de savoir-faire ancestraux. Il nous rappelle que la montagne, en dépit de ses paysages de carte postale, n’est pas seulement un terrain de loisirs et d’évasion : c’est aussi un espace de travail pour des générations de bergers et d’éleveurs qui luttent pour la survie d’une activité essentielle à nos territoires.
Alpages sous pression : le défi sensible de la cohabitation
Dans les zones de montagne les plus touristiques, et en particulier dans les Alpes très fréquentés, les bergers et éleveurs composent avec la délicate question de la conciliation des usages. Certains jours, l’alpage que j’occupe à Cordon peut être traversé par des centaines de traileurs, randonneurs et vététistes. Ce passage répété à proximité des troupeaux met les chiens de protection à rude épreuve. La nuit, ils repoussent les prédateurs ; le jour, ils sont en alerte permanente face aux intrusions. Ces gardiens dévoués n’ont que très peu de répit pour se reposer. En résulte un état constant de vigilance, qui les rend de moins en moins tolérants au dérangement. Dans ce contexte déjà sensible, la présence de chiens domestiques à proximité des troupeaux exacerbe les tensions. Perçus instinctivement comme des parents du loup, les chiens de compagnie même tenus en laisse sont automatiquement considérés par les chiens de protection comme une menace pour les troupeaux. Il devient alors difficile d’éviter le conflit.
Chiens de compagnie et chiens de protection : des perceptions différentes incompatibles
Les interactions entre les chiens de compagnie et les chiens de protection peuvent être complexes et potentiellement dangereuses. Le chien de compagnie considère la sortie avec son maître comme une simple promenade. Habitué aux interactions ludiques avec ses congénères, il ne perçoit pas la zone pastorale comme une zone défendue. À l’opposé, les chiens de protection travaillent sans relâche à la garde du troupeau. Ils opèrent de manière autonome et prennent des décisions sans attendre d’ordres humains. Les bergers, qui doivent parfois s’éloigner momentanément du troupeau, ne peuvent pas toujours surveiller les chiens de protection. De toute façon, ces derniers réagissent en fonction du comportement du troupeau et non du berger, qui n'est pas toujours le propriétaire des chiens. Utilisés pour lutter contre le loup, les chiens de protection considèrent intuitivement tout canidé comme une menace. À force de repousser les loups la nuit et de dissuader les intrus le jour, les chiens de protection subissent une pression forte et manquent parfois de discernement. Les interactions avec les visiteurs et leurs chiens de compagnie deviennent alors tendues et le risque de morsure augmente.
Chiens de compagnie sur l'alpage : une situation à risque
Les conséquences sont évidemment dramatiques pour le visiteur et son chien. Elles le sont aussi pour l’éleveur qui est tenu responsable et qui s’expose à des pénalités financières importantes. Sans compter les répercussions psychologiques : la peur des interactions avec les visiteurs et leurs chiens de compagnie dépasse souvent celle du loup, générant anxiété et découragement chez les exploitants. Les chiens de protection ne sont pas épargnés : à force de subir des situations stressantes et imprévisibles, même les individus les plus stables et les mieux entraînés sont susceptibles d’être poussés à bout. Surtout lorsqu’ils doivent gérer des visiteurs mal informés qui leur jettent des pierres ou des coups de bâtons... Le plus souvent, l’issue des chiens mordeurs reste l’euthanasie. Il convient de rappeler qu’en Europe, dans des régions comme les Carpates où les grands prédateurs n’ont jamais disparu, les chiens de protection jouent depuis toujours un rôle clé auprès des bergers et des éleveurs pour protéger les troupeaux en montagne. Dans ces territoires, se promener à proximité des troupeaux ne fait pas partie des habitudes culturelles. De manière générale, plus ces chiens sont isolés de la fréquentation humaine, plus ils conservent leur sociabilité/stabilités et leur efficacité dans leur mission. En France, il devient impératif de réapprendre à considérer les alpages comme des espaces de travail et de renouer avec les usages liés aux chiens de protection.
Quand les collectivités s'engagent : des mesures concrètes pour réduire les conflits sur les alpages
À l’échelle des collectivités, plusieurs mesures pratiques peuvent être mises en place pour soutenir le travail des alpagistes et réduire les confrontations entre chiens de compagnie et chiens de protection. Déplacer les sentiers de randonnée qui traversent certains quartiers de pâturage permet de tenir à distance les activités touristiques du travail des éleveurs. Mais lorsque la configuration des lieux ne rend pas possible l’aménagement des itinéraires, certaines mairies prennent un arrêté pour interdire la présence des chiens domestiques à proximité des estives. Ces mesures d’interdiction ne sont comprises et respectées que si elles sont accompagnées d’actions d’informations. Le déploiement de maraudes et l’installation de panneaux pédagogiques contribuent à expliquer le rôle crucial des chiens de protection et à rappeler les bonnes pratiques à adopter mais aussi les risques encourus en cas de rencontre. La carte interactive Map Patou est un outil précieux : en recensant les alpages et les estives de 9 départements où des chiens de protection sont potentiellement présents, elle aide les randonneurs à préparer leur itinéraire. Ces initiatives permettent non seulement de respecter et de reconnaître le travail des bergers et des éleveurs, mais elles assurent également aux randonneurs une expérience positive de la montagne. Lorsque les territoires prennent position, un équilibre plus harmonieux se crée entre les exigences du métier d’éleveur et les attentes des touristes.
Cordon : un arrêté municipal pour protéger les alpagistes et les visiteurs
À Cordon, sur l’alpage de Croisse Baulet où je travaille chaque été, le maire François PARIS a pris un arrêté pour interdire les chiens de compagnie, même tenus en laisse. Cette mesure a considérablement amélioré mes conditions de travail, en plus de conforter mon sentiment d’être utile et considéré dans ma pratique. François PARIS a accepté de commenter sa prise de position : « Cordon est une destination touristique. Mais c’est aussi une terre de pastoralisme où les exploitants payent la location de leur alpage. Il est donc erroné d’affirmer que la montagne est ouverte à tous. L’enjeu réside dans la conciliation des usages. Cet arrêté vise à soulager le travail des alpagistes en évitant que les chiens de protection, déjà soumis à une forte pression, soient perturbés par la présence de chiens domestiques. Il protège aussi les visiteurs et les animaux de compagnie d’une rencontre conflictuelle à laquelle ils n’étaient pas préparés. Cet arrêté peut décharger également l’alpagiste d’un autre fardeau : en cas de morsure, la responsabilité pourrait être reportée sur les usagers qui contreviennent à l’interdiction. Sans cet arrêté, le découragement de nos exploitants pourrait entraîner l’abandon de 275 hectares de pâturages, compromettant un patrimoine écologique, économique et culturel essentiel. Remplacer leur travail par des machines n’est évidemment pas une solution viable. Dans l’ensemble, les touristes comprennent cette mesure d’interdiction et se tournent de plus en plus vers l’office de tourisme pour identifier des itinéraires adaptés. Quant aux locaux, ils manifestent davantage de réticence au changement. Pourtant, face à la menace du loup, nous n’avons pas d’autre choix que de faire évoluer nos pratiques. La pédagogie est donc essentielle pour accompagner le changement : des panneaux informatifs ont été installés aux abords de l’alpage, une carte interactive renseigne sur les itinéraires alternatifs, et des maraudes sont fréquemment organisées pour sensibiliser les visiteurs aux enjeux de la conciliation en montagne ».
L'exemple de Cordon illustre une volonté pragmatique de préserver à la fois le pastoralisme et l’attractivité touristique de la montagne. Pour avoir concrètement évalué l’efficacité de cette mesure sur le terrain, je ne peux qu’aspirer à ce qu’elle serve d’exemple à d’autres régions de montagne confrontées aux mêmes problématiques. Tout dépend finalement de la place que nous accordons à l'agropastoralisme dans nos sociétés modernes. Et de la sensibilité avec laquelle les territoires comprennent la réalité de notre métier.